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En 1995, Bernard Manin [1] décrit les effets, les impacts, d’une communication horizontale des opinions sur les gouvernements représentatifs — dont le régime républicain Français fait partie.

La publication (ou manifestation) des opinions constitue ici l’élément décisif. Elle n’a pas seulement pour effet de porter ces opinions à la connaissance des gouvernants, elle assure aussi une communication que l’on pourrait dire horizontale entre les gouvernés eux-mêmes. La dimension horizontale de la communication conditionne même l’importance de sa dimension verticale : connaître les opinions des gouvernés importe d’autant plus pour les gouvernants que les gouvernés connaissent les opinions les uns des autres. Lorsque plusieurs individus se trouvent manifester au même moment le même désir ou la même réprobation, chacun d’eux découvre qu’il n’est pas seul à avoir telle ou telle opinion. Ceux qui expriment la même opinion prennent conscience de leur identité de vues, et cela leur donne des capacités d’action qu’ils n’auraient pas eues si cette opinion identique était restée dans la limite de leur for intérieur. Moins les individus se sentent isolés, plus ils perçoivent leur force potentielle, plus ils sont suceptibles de s’organiser pour former un acteur collectif.

La conscience d’une identité de vues n’aboutit pas nécessairement à l’organisation et à l’action, mais elle en est la pluspart du temps la condition de possibilité. En outre l’expression collective d’une même opinion excerce un effet d’entraînement. Ceux qui partagent en leur for intérieur, une opinion exprimée par d’autres se sentent confortés par le savoir qu’ils ne sont pas seuls à penser ainsi, et ils sont, du coup, d’autant plus disposés à exprimer eux aussi une opinion qu’ils n’auraient pas eu l’audace de manifester s’ils s’étaient crus isolés.

C’est d’ailleurs l’une des plus anciennes maximes du despotisme que d’empêcher les sujets de communiquer entre eux.

Bernard Manin — Principes du gouvernement représentatif [2], Champs essais, 2012, 2ème édition page 218-219 “La liberté de l’opinion public”.

Relire ces lignes aujourd’hui éclaire sur les causes profondes de l’antagonisme entre classe politique et Internet. Rétrospectivement le réseau des réseaux a permis ce qui a toujours manqué avant son apparition: l’expression démocratique des opinions. La liberté d’expression est passée du principe théorique promulgué en 1789 à la pratique effective et expérimentée (cf. conférence de Benjamin Bayart [3]).

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Manin
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Principes_du_gouvernement_repr%C3%A9sentatif
  3. https://confs.fr/